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II. Limites et perspectives d’un modèle en devenir

10 02 2012

B) L’ordre et le contexte actuel peuvent-ils néanmoins justifier les actions de l’ESS ?

« Pour penser la possibilité d’une alternative, il est nécessaire de critiquer l’ordre existant », Jean-Louis Laville ,  Agir à Gauche, l’Economie Sociale et Solidaire.

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’apparaissant pas encore comme un modèle totalement unifié, il convient néanmoins de se poser la question de son poids et de son intérêt véritable dans notre économie actuelle. En effet, en quoi les actions de l’économie sociale et solidaire sont-elles utiles ? Pourquoi ce modèle répondrait-il efficacement à la multitude de dérives que semblent entraîner le système actuel ?

Vers le déclin d’un système en manque de réponses appropriées

      Le modèle économique actuel peut se caractériser à travers deux aspects : le premier, c’est le profit comme premier objectif.  En effet, bien avant l’homme et les relations humaines, la fin recherchée pour toutes les entreprises cotées en bourse est avant toute chose la fructification du capital, redistribuant une grande majorité des profits de l’entreprise, non pas aux salariés, mais aux investisseurs et au sein de placements financiers intéressants. Pour ce qui est de l’industrie, l’intérêt des patrons va être la réduction au possible du coût du travail (réduction des salaires ; des charges sociales), entraînant la plupart du temps délocalisations. Cela influe alors sur les PME-PMI, plus fragiles, qui ne peuvent concurrencer les grands groupes qui emploient une main d’œuvre à bas coût. C’est donc la production qui stagne, entraînant par conséquent baisse des revenus des travailleurs, accroissement du chômage précarité grandissante, et gradation des inégalités entre les plus fortunés et les plus indigents. Comme l’illustre un rapport de l’OCDE daté de 2008 (Rapport « Croissance et inégalités », www.ocde.org), les inégalités de revenus et la pauvreté s’accroissent dans la majorité des pays de l’OCDE, insistant sur l’impact des délocalisations dues aux dérives de la mondialisation. Lors du lancement de ce rapport à Paris, le secrétaire général de l’OCDE Angel Gurria mettait en garde contre ce phénomène : « Une inégalité croissante est un germe de division. Elle polarise les sociétés, elle créée une fracture entre les régions des pays et elle creuse dans le monde un fossé entre les riches et les pauvres. L’accroissement des inégalités de revenu bloque l’« ascenseur social », les personnes talentueuses qui travaillent dur obtenant plus difficilement la récompense qu’elles méritent. Il n’est pas possible d’ignorer ces inégalités croissantes. »

     Pour les défenseurs de l’économie sociale et solidaire, le modèle qu’ils préconisent, et qui se limite pour le moment à certains secteurs bien définis, serait la réponse appropriée à la crise sociale, économique et psychologique qui touche de plein fouet le monde du travail. Réponse appropriée, qui plus est face à une crise économique qui, pour de nombreux auteurs, n’est pas conjoncturelle, mais véritablement systémique. En effet, pour reprendre les propos de Samir Amin, économiste et président du World Forum for Alternatives, « derrière la crise financière de 2008, il y a la crise systémique du capitalisme vieillissant ». En d’autres termes, c’est le système et l’organisation économique dans son ensemble qui s’effondre, utilisant une grille de valeurs uniquement fondé sur la spéculation, le profit et les capitaux, grille qui semble être remise en cause aujourd’hui. Cela explique que l’Economie Sociale et Solidaire peut jouer, si elle s’en donne les moyens, un rôle de premier plan dans un contexte qui semble arriver à bout de souffle.

Une crise de confiance des salariés

      En effet, si l’Economie Sociale et Solidaire suscite aujourd’hui un intérêt qui semble de plus en plus fort, cela est dû, en partie, à une prise de conscience de la part des populations des risques de la démesure du capitalisme global. En effet, la violence des licenciements et des délocalisations, qui plus est de plus en plus médiatisés, nous font dire que le modèle économique actuel a pendant trop longtemps nié les principes fondateurs et fondamentaux de notre société : les principes démocratiques. L’emprise du libéralisme semble alors devenir une menace permanente pour les salariés, comme l’illustre une étude réalisée en 2009 par TNS Sofres, indiquant que ¾ des salariés considèrent le système actuel comme apportant plus de problèmes que de solutions dans les périodes de crise majeure.  (Voir « Salariés et Sortie de Crise », TNS Sofres, 2009). De plus, comme l’indique l’étude, les termes associés au système économique actuel, à savoir « profit », « mondialisation », « capitalisme » sont massivement associés à des évocations négatives aux yeux des français.

       En outre, le système actuel semblerait ne recueillir que très peu de confiance de la part des salariés, et serait avant tout considéré comme une menace permanente : Selon le « Baromètre des préoccupations des français » réalisé par TNS Sofres en juin 2011, 74% des français sont avant tout « préoccupés par le chômage et l’emploi », bien avant l’école, la santé ou les inégalités sociales.  De plus, 1 salarié sur 2 se sent « menacé » dans son emploi, 1 salarié sur 2 dit s’épanouir dans son travail, et seulement 1 salarié sur 2 se déclare optimiste à l’égard de son avenir personnel (voir Annexe « Salariés et Sortie de Crise », TNS Sofres, 2009). En outre, il est clair que les excès du libéralisme et les excès du capitalisme global a des conséquences sur la motivation et l’attachement des salariés dans leur entreprise : il apparaît que seul 50% des salariés ressentent encore un « fort attachement à l’entreprise », tandis que le taux des salariés se déclarant « satisfaits » au travail est passé de 72 à 57% entre 2007 et 2011. Plus inquiétant encore, une enquête publiée en septembre 2011 par le cabinet de conseil en ressources humaines Mercer déclarait que 30% des salariés « songent en ce moment sérieusement à quitter leur entreprise ».

       En tout état de cause, le système économique actuel, entraînant méfiance et crainte, semble aujourd’hui arriver à un point de non-retour, qui justifie vraisemblablement l’aspiration à un autre modèle, plus sécurisant et plus démocratique pour les entreprises, les salariés, et la société d’une manière générale ( « La démocratisation de l’économie participe à la démocratisation de la société » selon Laville, Agir à Gauche, l’économie sociale et solidaire).  Pour clore cet état des lieux, il est également nécessaire de parler de l’organisation même du travail au sein de l’entreprise, facteur de stress et de contestations : En 2009 un sondage effectué par le CSA dans la région Nord pas de Calais montrait que 4 salariés sur 10 étaient stressés au travail, et que 45 % estimaient que l’organisation actuelle du travail génère du stress. Plus significatif, les résultats du 16ème  baromètre stress de la CFE-CGC avec OpinionWay indiquent que la note moyenne du ressenti du stress à chaque poste de travail est évalué en 2011 à 6,15 (maximum= 10), note qui laisse des « séquelles durables » selon Bernard Salengro, médecin du travail. (Etude Institut OpinionWay)

        Le fossé entre dirigeants et salariés semble donc s’accroître au sein du système actuel, la plupart des salariés estimant que leurs propres intérêts ne vont pas dans le même sens que ceux de leurs dirigeants. D’ailleurs, 50% des cadres interrogés par la Sofres dans le sondage de 2009 se déclarent « compréhensifs » à l’égard des modes de revendication les plus durs engagés par les salariés qui demandent une plus grande équité.

Des entreprises reconverties et qui se portent bien

       Dans ce contexte, quel rôle peut jouer l’économie sociale et solidaire ? Est-elle cantonnée à une attitude palliative, n’agissant que pour panser les plaies ? Ou est-elle une alternative véritable ? Dans le journal « Libération » du vendredi 23 décembre 2011, Claude Alphandéry, Président du Conseil National de l’Insertion par l’Activité économique et président du laboratoire de l’économie sociale et solidaire déclarait : «  L’économie sociale et solidaire est un vrai modèle de sortie de crise ». Les faits eux-mêmes le démontrent : depuis plusieurs années, de multiples entreprises se tournent vers l’économie sociale et solidaire, assurant leur reconversion en Sociétés Coopérative et Participatives, jugées plus sûres, plus humaines, moins violentes.  Le modèle coopératif semble alors de plus en plus plébiscité, bien que les chiffres restent très modérés : en dix ans, nous sommes passés de 1500 à 2000 Scop en France. Cela tend néanmoins à s’accroître, tend le nombre d’entrepreneurs qui vont partir à la retraite dans les dix années à venir est élevé (près de 700 000).

      Ainsi, pour contrer les délocalisations, les liquidations judiciaires et les licenciements, de nombreuses entreprises se tournent vers le modèle coopératif, d’abord pour survivre, puis pour grandir. C’est le cas d’entreprises comme Fralit par exemple : en 2010, pour faire face aux délocalisations visant à augmenter la rentabilité de l’entreprise, les salariés décident de créer une coopérative afin de garder salaires et emplois inchangés. En 2004, c’est l’entreprise Ceralep, installée dans la Drôme, qui risquait la liquidation judiciaire avant que 53 salariés décident de fonder une Scop et de racheter l’usine. Résultat : Ceralep emploie aujourd’hui 63 personnes, toutes sociétaires de l’entreprise, ayant un chiffre d’affaire qui n’a cessé de progresser depuis 2004. Enfin, Coeg, Bureau d’étude lyonnais de maîtrise d’œuvre d’exécution, offre un exemple des plus intéressants : en 2005, le fondateur-dirigeant, Ivon Zaco, qui part à la retraite, se pose la question du devenir de la société. Estimant que l’intérêt « humain » surpasse le simple intérêt financier, celui-ci décide de transmettre l’entreprise à ses neuf salariés, solution qui, comme le dit Ivon Zaco, « a permis aux collaborateurs de conserver leur outil de travail, et de trouver une nouvelle motivation ».

Faire-Sens, objectif  principal, qui appelle une refonte de l’organisation classique du travail

      Les exemples de reconversion réussie sont donc réels, et atteste l’intérêt et la médiatisation croissante que revêt le modèle de l’économie sociale et solidaire (découvert ou redécouvert pour certains lors du démantèlent de l’entreprise Seafrance). En outre, ses actions et sa généralisation sont justifiées par une quête de sens dans le travail que les salariés ont eu tendance à perdre, sans-doute dû à l’organisation parfois trop hiérarchique, quelquefois peu humaine, au sein des entreprises classiques. Comme l’affirmait Jacques De Heere, PDG d’Acom, la plus grande Société coopérative en France, « Les salariés sont plus heureux dans une Scop (…) et sont très engagés dans toutes les facettes de la vie de l’entreprise ». (Libération, 23/12/11). Le mode de gouvernance au sein d’une Société Coopérative serait donc plus approprié au dessein des salariés, qui seraient, pour 1/3 d’entre eux, « prêts à s’investir davantage pour changer le fonctionnement de son entreprise » (Sondage CSA dans le Nord pas de Calais, 2009). L’économie sociale et solidaire se justifie donc par une revalorisation de la relation entre salariés et entreprise, entre entreprises et territoires. En effet, comme l’affirme Thierry Jeantet, Président du Forum International des dirigeants de l’économie sociale et solidaire : «  La plupart des salariés éprouvent une forme d’engagement vis-à-vis de l’entreprise mais aussi vis-à-vis de tout leur environnement ». Le fait que les salariés détiennent eux-mêmes le capital de l’entreprise, comme dans une Scop par exemple, rend en effet difficile les délocalisations, ce qui développe des liens plus étroits entre territoires, entreprises et salariés. Ainsi, les hommes, l’environnement et les territoires passent avant le profit.

       Bien évidemment, il faut s’intéresser plus en détails à la gestion des capitaux afin de justifier un quelconque intérêt de l’économie sociale et solidaire pour penser une éventuelle alternative à la crise. Très souvent,  les salariés possèdent au moins la moitié du capital, et reçoivent environ 25% du résultat. De plus, en moyenne, les Scop mettent 40% de leurs résultats en réserve, loin de se cantonner aux 16% règlementaires, « ce qui permet de renforcer les fonds propres dans les périodes bénéficiaires, et ainsi passer plus confortablement les périodes de crise » (Le Monde Economie, 01/11/11). La gestion des capitaux est donc plus sûre, plus solide, adoptant une vision à long terme de l’économie, loin de la vision simplement financière de certaines entreprises qui privilégieraient le rendement des capitaux investis, « au détriment de la pérennité de l’entreprise et de ses salariés » (Le Monde Economie, 01/11/11). La réussite d’une entreprise n’est donc plus seulement basée sur ses résultats en Bourse et sur ses capitaux investis, mais sur son socle de fonds propre et le bien-être de ses salariés. D’ailleurs, c’est sur ces critères que se basent les agences de notations « extra-financière » comme Vigeo, notant les entreprises selon leur gouvernance, leur responsabilité sociale, leur engagement pour l’écologie et le développement durable.

Des enjeux véritables

         Par conséquent, les actions de l’économie sociale et solidaire se justifient particulièrement dans un contexte de crise « psychologique » dans le monde du travail actuel, où ¼ des salariés vit avec la peur de perdre son emploi.  Comme l’estime Dominique Meda, il faut revenir à une conception du travail comme « essence de l’homme » afin que celui-ci s’épanouisse, et trouve un sens véritable à ce qu’il fait (Le Monde, 22/11/11, « Comment s’épanouir au travail ? »  D. Meda). Par le mode de gestion participative et équitable dans les prises de décisions (1 salarié=1 voix), les salariés des sociétés coopératives retrouvent un intérêt et une motivation supplémentaire. De plus, le fossé entre dirigeants et salariés semble s’atténuer véritablement, « les parachutes dorés » tendant à être supprimés par le système d’élection par les salariés.

        Il est donc clair que les enjeux actuels appellent des réponses innovantes que l’économie sociale et solidaire semble pouvoir apporter. Comme le dit Pascal Trideau, Directeur Général de la Confédération des Scop, «  Il est urgent de repenser la gouvernance du capitalisme, y compris au niveau des entreprises ». L’économie sociale et solidaire trouve aujourd’hui sa justification dans un contexte où les inégalités se sont accrues, dans une société « qui fait cohabiter hyperconsommation et pauvreté » (Philippe Frémeaux, « La nouvelle alternative ?  Enquête sur l’économie sociale et solidaire », 2011)  qui plus est dans une période de restriction des finances publiques et dans un contexte où la sensibilité « écologique » des citoyens s’est développée petit à petit.  Il est donc certain que le contexte actuel justifie une généralisation de l’économie sociale et solidaire, sachant bien évidemment que cette « autre économie » fait déjà partie intégrante du Tissu socio-économique, en contribuant pour 10% au PIB national.

         Il est certain que face aux dérives du libéralisme qui s’illustrent actuellement devant les yeux des citoyens, l’économie sociale et solidaire représente un potentiel qui semble encore sous-utilisé. Bien loin des capitaux parfois « toxiques » qui œuvrent au sein du modèle capitaliste classique, le modèle de l’économie sociale et solidaire jouit d’un véritable « capital sympathie » qu’il convient de faire développer, apparaissant comme une option pour notre économie en crise. L’économie sociale et solidaire, qui avant toute chose « gagne du terrain là où l’Etat recul » comme le titrait en une « Le Monde Economie » (01/11/11) doit désormais devenir crédible dans d’autres secteurs, afin d’être une réelle option pour notre économie en crise, si l’on considère bien sûr qu’il faut penser une sortie de crise non dominé par le capital financier.        

A voir en annexe :

- Libération du vendredi 23 décembre 2011 : Interview de Claude Alphandéry, et trois exemples d’entreprises ayant réussi leur reconversion dans l’économie sociale et solidaire.

- Le Monde Economie du mardi 1er novembre 2011 : « Le choix des Scop pour accepter la mondialisation sans être  dupe ».

Références bibliographiques :

-        La Nouvelle alternative ? Enquête sur l’Economie Sociale et Solidaire. Philippe Frémaux, Les Petits Matins/Alternatives Economiques, 2011.

-        Agir à Gauche, l’Economie Sociale et Solidaire. Jean-Louis Laville.

-        L’entreprise contre la pauvreté. Fédéric Dalsace, David Ménascé et Pierre Victoria. Fondation Jean-Jaurès, Octobre 2011.

Pour aller plus loin : 

-        « Le Monde » du mardi 22 novembre 2011 : « Comment s’épanouir au travail ? », Dominique Méda.

-        Enquête sur les craintes des salariées au travail publiée par le cabinet de conseil en ressources humaines Mercer. 2011.

-        Sondage effectué par le CSA dans la région Nord pas de Calais sur le stress des salariés au travail : 2009.

-         Baromètre des préoccupations des français, TNS Sofres pour La Croix : Juin 2011.

-         Salariés et sortie de crise, TNS Sofres, Octobre 2009.

-        www.lelabo-ess.org

-        www.pouruneautreeconomie.net


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